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Genre et Europe

Une histoire genrée de l’Europe, où les rapports entre les sexes sont constitutifs de la définition de l’espace politique, économique et culturel européen.

Responsables éditoriales : Anne Jusseaume et Yannick Ripa.

Femme italienne inspectant les kilts de William MacConnachie et William Boyd dans le Colysée, Rome, 6 juin 1944  Source : Imperial War Museums
Femme occupée à la moisson d’un champ de seigle (Suède 1900-1910)Ouvrières tourneuses à la machine (Lot-et-Garonne, 13 mars 1913)

Au début du xxe siècle, la majorité des femmes travaille à leur domicile, agricultrices ou isolées, travailleuses spécialisées dans les travaux de couture payés à la tâche… Au xxie siècle, la quasi-totalité d’entre elles sont salariées, quelles que soient leur situation familiale et la profession de leur conjoint, et sortent de chez elles pour aller travailler, même pour quelques heures. Avec la diffusion du salariat, leur labeur est désormais visible, déconnecté de leur statut familial. Le divorce entre statut professionnel et familial est désormais consommé. Et cette situation n’est, depuis plusieurs décennies, plus jugée indigne et misérable. Pour les femmes, au cours de la deuxième moitié du xxe siècle, travailler est un tremplin vers l’autonomie économique – un grand pas vers la liberté.

Dans le monde du travail, les femmes sont tout sauf une minorité. L’apport de leur force de travail est depuis toujours massif et indispensable. Leur travail n’est jamais un accessoire pour la société, tout comme leur salaire n’est pas qu’un appoint pour leurs familles.

Clinique pour le contrôle des naissances (archives privées de Marie Stopes), fin 1920.

La transition démographique accompagne la transformation du couple et de la famille depuis la fin du xviiie siècle en Europe. L’élément fondateur de la famille reste le mariage : la nuptialité se maintient à des niveaux élevés jusqu’aux années 1970 où elle recule au profit du concubinage tandis que le divorce se banalise. La taille de la famille se réduit et s’homogénéise sous l’effet de l’introduction de techniques contraceptives plus efficaces. Pourtant, en dépit d’évolutions majeures, le poids des normes reste considérable, comme en témoignent les oppositions au mariage homosexuel ou encore les restrictions liées à la procréation médicalement assistée. Ces résistances à ce que l’on nomme « révolution sexuelle » à la fin des années 1960 invitent au xxie siècle à parler plutôt de modernisation de la sexualité.

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Déportation de Juifs russes : convois de femmes et d’enfants, 17 juillet 1941. Das Bundesarchiv
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L’histoire du fait migratoire à l’époque contemporaine a longtemps été menée sans tenir compte de la place respective occupée par les hommes et les femmes dans les déplacements individuels et collectifs. L’étude de formes de mobilité dans l’espace comme le voyage d’agrément, l’exploration ou la conquête coloniale a conduit à rendre invisibles les femmes, pourtant actrices de déplacements au long cours. Ce sont aussi les victimes féminines de déplacements forcés qui sont longtemps restées dans l’ombre. L’histoire des circulations en Europe depuis le xixe siècle jusqu’au début du xxie siècle montre comment les déplacements des hommes et des femmes dans l’espace ont contribué à faire évoluer la répartition sexuée des rôles sociaux, à déplacer et brouiller les identités de genre.

Herman Richir, Réunion du conseil d’administration de la Banque nationale (huile sur toile, 1918, Musée de la Banque nationale de Belgique).
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Au xixe siècle, nul ne remet en question le lien entre pouvoir et masculinité, hommes et domination de l’espace public. Ce pouvoir est multiforme, tout à la fois économique, politique et militaire, religieux même. Si le prestige militaire décline avec les deux guerres mondiales et les défaites de la décolonisation, les hommes tiennent encore les rênes de la politique et de l’économie désormais mondialisée. Près d’un siècle après l’octroi du droit de vote et malgré leur accès massif aux études supérieures, les femmes se heurtent encore au plafond de verre qui leur interdit l’accès aux responsabilités. Une mince frange de dirigeants masculins concentre toujours au xxie siècle l’essentiel des pouvoirs.

Gravure de Paul Gavarni (1804-1866) « Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance », Œuvres choisies, 1857.
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Le Code civil français (1804), premier code libéral et bourgeois d’Europe, modèle de la législation moderne, a une influence durable dans de nombreux pays. Pourtant, comparées à d’autres codifications européennes et au droit coutumier de son temps, ses dispositions conjugales et familiales sont particulièrement rigides et consolident la domination masculine, comme le montrent aussi les droits prussien, autrichien, anglais et scandinave. Ces aspects du droit civil eurent et ont encore un impact considérable sur la vie des femmes. En dépit des protestations émises par les mouvements féministes dès les années 1900, ce n’est qu’après deux guerres mondiales et l’obtention du droit de vote que ceux-ci parviennent à faire étendre l’égalité de droits au droit privé. Dans le sillon des mutations sociales et culturelles dans les rapports entre les sexes, l’Union européenne agit contre la discrimination de sexe à côté d’autres facteurs d’exclusion. Par sa jurisprudence, elle fait de l’égalité hommes-femmes un des objectifs principaux de la politique communautaire et définit des standards d’équité communs à tou.te.s les Européen.ne.s au-delà des différences entre les histoires et les cultures juridiques de leurs pays.

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En 1793, le député français Pierre Guyomar (1757-1823) écrit : « Ou retranchez le mot [citoyenne], ou accordez la chose [les droits politiques] ». La figure idéale du citoyen-soldat forgé par la Révolution française, comme la volonté de maintenir la famille en dehors du processus d’individuation des droits – processus caractéristique de la modernité – excluent longtemps les femmes de la citoyenneté en France et ailleurs, malgré l’activisme de mouvements féministes et suffragistes. Mais les hommes le sont également dans les États autoritaires qui  prennent de nouvelles formes au xxe siècle et d’autres exclusions sont fondées sur l’appartenance sociale ou l’origine nationale. Pauvres, colonisés, femmes, les exclu.e.s – ou du moins certains d’entre eux ou leurs représentants –  œuvrent pour leur inclusion, avec des argumentaires toujours fondés sur la dénonciation des inégalités mais des répertoires d’action différents selon les groupes et les époques. Depuis le milieu du xixe siècle, des femmes, pour promouvoir leurs droits, jouent la carte internationale : création d’internationales féministes, action de lobbying auprès des organisations nées après le premier et le second conflit mondial (Société des Nations, Organisation internationale du travail, ONU), militantisme européiste.

Citoyen d’un État démocratique, le sociologue britannique T. H. Marshall définit en 1949 la citoyenneté comme « un statut conféré à ceux qui sont pleinement membres d’une communauté », « égaux par rapport à l’ensemble des droits et des devoirs dont le statut est doté ». Il souligne que le développement des États sociaux transforme profondément la citoyenneté, dont il déclinait trois composantes : civile, politique, sociale. Interrogée sous l’angle du genre, l’articulation de ces trois composantes dessine en Europe une chronologie et une géographie différenciées, opposant un modèle anglo-saxon et nordique – celui de femmes précocement émancipées civilement et politiquement – et un modèle latin où les femmes n’acquièrent que tardivement des droits politiques et restent longtemps subordonnées dans leur vie privée au pouvoir du mari. Selon les contextes et les cultures politiques nationales, les États européens inventent de multiples configurations de répartition des droits politiques, longtemps marquées cependant par la volonté de contenir la poussée des femmes et la peur d’un « déséquilibre » en leur faveur. Quant aux droits sociaux, qui définissent après 1945 la construction de démocraties sociales et visent un principe d’universalité, certains sont parfois accordés aux femmes antérieurement pour des motifs avant tout démographiques (protection de la maternité), et ces dernières, lorsqu’elles ne travaillent pas, restent encore dans quelques pays des ayants droit des conjoints. De leur côté, les actives profitent des emplois induits par les États providence ; « mariées au welfare » selon l’expression de politistes états-uniens, elles sont à la fois pourvoyeuses de services et bénéficiaires d’aides sociales.

Acquérir la citoyenneté mais aussi en user. Les usages de la citoyenneté, notamment politique, sont fortement genrés mais tendent au fil du temps à s’indifférencier. En ce qui concerne l’usage du bulletin de vote, deux exemples sont bien documentés. Dans la république de Weimar, les nouvelles électrices préfèrent les partis conservateurs aux partis social-démocrate et communiste ; ce n’est qu’à partir de 1930 qu’elles tendent de plus en plus à voter nazi, dans la même proportion que les hommes, contribuant ainsi à accélérer l’ascension hitlérienne. Jusqu’aux années 1970 incluses, les Françaises, qui n’obtiennent les droits politiques qu’en 1944, s’abstiennent plus que les Français et votent moins à gauche, contribuant à l’échec de François Mitterrand en 1974. Leur sur-vote à gauche des années 1980 et 1990 et leur refus des extrêmes tendent à se diluer depuis lors.

L’usage du deuxième droit politique – l’éligibilité et donc la possibilité de représenter ses concitoyens – est encore plus fortement genré. Tant que le pouvoir est perçu culturellement comme un attribut masculin, la participation des femmes est contenue par de multiples mécanismes qui varient ici et là ; elle ne peut être que marginale, dans des postes administratifs de second rang notamment et dans les mandats électoraux les moins prestigieux. À cet égard, la part des femmes parmi les élus des chambres nationales, qui a connu des fluctuations, reste variable d’un État européen à l’autre, les pays nordiques étant les plus ouverts à la représentation féminine. Le mauvais score de la France – avant-dernière en Europe devant la Grèce après quarante ans d’exercice de la citoyenneté par les femmes – conduit, dans les années 1990 et non sans débats, au développement d’un large mouvement pour la parité en politique, définie comme l’égale participation des femmes aux assemblées élues. Le rapide succès du mouvement paritariste – modification de la Constitution en 1999 et adoption de la loi du 6 juin 2000 « tendant à favoriser l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives » – place alors la France à l’avant-garde d’un continent qui n’intervient au plus que par le système des quotas sexués. Mais là encore, résistances et compromis conduisent à une loi limitée dans ses effets ; plusieurs fois modifiée, elle ne garantit toujours pas une égale représentation au niveau national. Quant aux États sous influence soviétique avant 1989 – là des assemblées élues largement féminisées ne disposaient d’aucune autonomie –, ils présentent une histoire particulière : l’égalité des sexes, objectif affirmé en régime communiste sans être vraiment réalisé, y est souvent devenue une revendication inaudible et la part des femmes en politique a fortement reculé.

Régiment de femmes de Pétrograd au repos, buvant le thé et mangeant, devant leurs tentes. Armée russe, Première Guerre mondiale.
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Depuis la Révolution française, l’Europe a connu trois guerres à l’échelle continentale et de nombreux autres conflits. Loin d’être immuable, la place des femmes et des hommes y a changé. S’est d’abord construite une masculinité nationale, virile et guerrière excluant les femmes du combat. Elles sont néanmoins mobilisées par leur pays pour soutenir « leurs » hommes, participer à l’effort de guerre, faire et élever les combattants des générations futures. Comme tous les civils, elles sont devenues des objectifs militaires, et, parce que femmes, des cibles de la violence sexuelle. Des femmes ont également approché le combat, intégré des formations militaires ou auxiliaires, se sont engagées dans des mouvements de lutte et de résistance. Les guerres coloniales, l’absence de conflit sur le sol de la plupart des pays européens et la sophistication des armements ont affaibli le modèle militaro-viril. Le service militaire a été supprimé par la plupart des pays européens simultanément à la professionnalisation et la féminisation des armées.

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