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La réception du Deuxième Sexe en Europe

De mai 1949, date de sa sortie en France, jusqu’aux années 2000, la réception en Europe du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, bien connue pour le cas français, a donné lieu à de multiples débats et critiques tant dans les milieux littéraires, politiques que parmi les féministes. Son contenu met en effet en cause l’ordre sexuel dominant et invite à la libération des mœurs et à l’égalité des sexes. Cet ouvrage comme son accueil ne peuvent être dissociés du reste de l’œuvre de l’auteure, ni de sa vie, de ses voyages et de ses engagements. Jusqu’au milieu des années 1960, la réception critique est étroitement liée à la diffusion internationale de l’existentialisme français et aux logiques politico-culturelles de la guerre froide. Des années 1960 aux années 1980, ce sont les débats féministes qui dominent, avant que le développement des études beauvoiriennes entraîne une réévaluation savante de l’ouvrage.

Couverture de « Le Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir aux éditions Gallimard, 1949.

Couverture de « Le Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir aux éditions Gallimard, 1949.
Source : Wikimedia Commons

Dans Le Deuxième Sexe, paru en 1949 chez Gallimard, Simone de Beauvoir (1908-1986) s’attaque frontalement à l’ordre sexuel dominant : elle réclame la libéralisation de la contraception et de l’avortement, réhabilite l’homosexualité féminine, souligne la violence des rapports sexuels, démonte les mythes de l’instinct maternel, de la féminité et de la maternité. L’accueil réservé en France au volumineux essai est très polémique. Dès mai 1949, lors de la parution d’un des chapitres dans la revue Les Temps modernes, François Mauriac (1885-1970) lance la controverse dans le supplément littéraire du Figaro. Il s’indigne que la « littérature de Saint-Germain-des-Prés » ait atteint les « limites de l’abject » avec ce texte intitulé « L’initiation sexuelle de la jeune fille », et invite la jeunesse chrétienne à réagir. Une quarantaine de réponses est publiée dans les numéros suivants. La grande presse et la plupart des revues littéraires s’emparent du débat, façon de contester l’hégémonie culturelle de Jean-Paul Sartre (1905-1980) et de sa revue dans l’après-guerre. Tous deux sont en effet visés à travers Beauvoir.

Avec des arguments souvent similaires, les milieux de droite et les communistes, tenants d’une morale traditionnelle, se montrent les plus agressifs dans leur critique de l’ouvrage, tandis que chrétiens progressistes et gauche non communiste soutiennent tout ou partie des thèses de Beauvoir.

Le scandale provoqué par l'ouvrage le propulse en tête des ventes en France : 22 000 exemplaires sont écoulés dès les premières semaines et plus d’un million en moins de quarante ans. En Europe, le livre intéresse surtout les milieux francophiles proches de l’existentialisme, que rencontrent Sartre et Beauvoir lors de leurs voyages, multipliant interviews et conférences. Les centres culturels français à l'étranger jouent ainsi un rôle moteur dans la valorisation de l'essai. Les lignes de fractures politiques observées en France traversent les frontières hexagonales : des intellectuels chrétiens refusent la logique athée de l’existentialisme et la mise en pièces de la morale sexuelle traditionnelle, et des communistes, lui reprochent, comme à tout féminisme, sa vision idéaliste, individualiste et bourgeoise.

En Europe de l’Ouest, la première traduction sort en RFA en 1951, sous le titre Das andere Geschlecht (L’autre sexe). Réédité trois fois, le livre atteint cinq ans plus tard les 14 000 exemplaires. Les critiques, peu nombreuses, sont dominées par des arguments confessionnels refusant la remise en cause d’une essence de la féminité et de la maternité ou l’engagement marital. En Suisse romande comme en Suisse alémanique, la réception de l’ouvrage est en revanche positive, voire enthousiaste.

C'est par le biais d'une traduction venue des États-Unis, à l’initiative de l'éditrice new-yorkaise Blanche Knopf (1894-1966), qui promeut l'œuvre de nombreux intellectuels français, que les anglophones européens accèdent au livre. Sa traduction est confiée à Howard Parshley (1884-1953), professeur de zoologie à la retraite, spécialiste de la reproduction et éminent critique d'ouvrages parlant de sexe. À l'initiative des éditeurs, soucieux d'aider leur lectorat moyen, et peu aidé par ailleurs par Beauvoir qui néglige ses courriers, il ampute le texte de son contenu philosophique. Avec en couverture une femme nue de dos, The Second Sex paraît en 1953. Le Britannique Jonathan Cape rachète cette traduction américaine la même année et l’édite aussitôt.

En Italie, ce n’est qu’en 1961 que Il Saggiatore publie l’ouvrage sous le titre Il secondo sesso tandis que le Vatican l'inscrit à l'Index en 1956. Interdit par les dictatures du Sud, il circule clandestinement à partir de 1954 via l’Argentine, grâce à l’éditeur philosophique Psique. En Espagne, en 1968, le ministère de l’Information et du Tourisme autorise, après un premier refus, la traduction de l’essai en catalan, par la maison Edicions 62. Au Portugal, O segundo sexo est lu dans sa traduction brésilienne de la maison Edipe (São Paulo, 1960). Le livre paraît dans une version abrégée en Suède en 1973. En Europe de l’Est, où l'égalité des sexes est censée être réalisée, la censure sévit. En Yougoslavie, la traduction serbo-croate (Drugipol) de la fin des années 1960 n’est publiée qu’en 1982, avec succès, mais il faut attendre la chute du Mur pour que l’éditeur de Berlin-Est Volk und Welt publie l’ouvrage en 1989 et 1997 pour que les Éditions du progrès fassent le fassent paraître en russe.

La notoriété grandissante de Simone de Beauvoir, couronnée par le prix Goncourt en 1954 pour Les Mandarins, et auréolée du succès rencontré par les Mémoires d’une jeune fille rangée en 1958 puis l’impact de la seconde vague du féminisme de la décennie 1970 créent un contexte favorable à l’ouvrage. Le public et les critiques appréhendent dès lors l’essai de Beauvoir bien plus positivement. Des intellectuelles féministes relayent, commentent, soutiennent et vulgarisent les thèses de l’écrivaine : en France, Françoise d’Eaubonne (1920-2005), Colette Audry (1906-1990), Célia Bertin (1920-2014), Andrée Michel (née en 1920) ; en Espagne, Maria Campo Alange (1902-1986) et Maria Aurelia Capmany (1918-1991), la « Beauvoir catalane » ; en RFA, Alice Schwarzer (née en 1942) ; en RDA, Irene Selle (née en 1947)… Pour autant, dès le milieu des années 1960, des femmes protestent contre l’hégémonie de l’ouvrage dans les débats féministes et tentent de réévaluer positivement la féminité et surtout la maternité, vue comme l’essence des femmes. C’est notamment le cas de la journaliste Ménie Grégoire (1919-2014) dans ses émissions de radio, l’écrivaine Geneviève Gennari (1920-2001) en France, et la dramaturge Suzanne Lilar (1901-1992) en Belgique. Au cœur des combats du MLF auxquels participe Beauvoir, surtout aux côtés des féministes révolutionnaires, la lecture du Deuxième Sexe s’enrichit d’un décryptage psychanalytique et d’une réflexion sur l’écriture féminine. Antoinette Fouque (1936-2014), Luce Irigaray (née en 1930), Hélène Cixous (née en 1937), Julia Kristeva (née en 1941), insistent sur les spécificités de « l’être femme », formant un courant que les intellectuelles américaines nomment le « French feminism ».

À partir des années 1990, les commentaires sur Le Deuxième Sexe se font plus érudits et dépassionnés à mesure que les études féministes s’institutionnalisent dans le monde académique. La commémoration du cinquantenaire du Deuxième Sexe et celle du centenaire de la naissance de Beauvoir s’accompagnent de rééditions, de colloques, de publications, de films, de dossiers de presse dans le monde entier. La qualité des premières traductions est alors remise en cause, et les réseaux féministes en proposent de nouvelles, sollicitant des spécialistes de philosophie ou du féminisme ; des analystes de la pensée et de l’influence de Beauvoir rédigent des préfaces ou des postfaces (Allemagne 1992, Espagne 1998, Royaume-Uni 2009). Au nord et à l’est de l’Europe, la diffusion de l’œuvre se poursuit en bulgare (1996), en russe (en 1997), en roumain (1998), en norvégien (2000), témoignant de l’essor des études beauvoiriennes en Europe.